Le Japon est sans aucun doute le pays qui malgré toutes les vicissitudes de son histoire a toujours su accommoder ses contradictions : ses traditions et la modernité poussée à son paroxysme, l’art des estampes et la culture « manga », la cérémonie du thé et l’une des plus audacieuses Street Food au monde, le stress de la surpopulation citadine et la quiétude de ses magnifiques et déroutants jardins.

Initialement, les jardins japonais étaient dédiés aux esprits divins pour leur permettre de se reposer. Ça en faisait donc le lieu privilégié pour entrer en contact avec eux. Pour atteindre cette rencontre ultime, les jardins se devaient alors de représenter la simplicité et la sobriété. C’est ainsi que l’on en est arrivé à parler de jardin zen, un jardin où la sérénité s’unit avec la nature pour rencontrer les esprits divins.

La compréhension des jardins japonais que l’on appellera désormais aussi les jardins zen demande à nos esprits occidentaux d’aller au-delà de notre appréhension ordinaire du monde des jardins d’agrément. Le jardin zen est une représentation symbolique à la fois du monde et de l’âme. Celui qui y pénètre doit donner toutes les chances à son esprit de recevoir le supplément nécessaire pour retrouver la sérénité et l’harmonie qui lui permettront d’affronter le monde hors les murs du jardin.

Nous allons tenter de vous donner une définition de ce qu’est un jardin zen au regard de nos habitudes très occidentales qui ne voient souvent le jardin que sous son angle ornemental, rarement sous celui d’outil réparateur de l’âme.

Nous vous donnerons les clés qui vous seront nécessaires pour réaliser votre propre jardin zen, de l’imagination de ses plans aux poses des accessoires tout en prenant le temps nécessaire pour vous expliquer l’importance de chaque élément qui le compose et le pourquoi de tel parti pris dans un type d’aménagement par rapport à un autre. Bref, nous allons débuter un voyage à la fois visuel, sensoriel, mais aussi spirituel.

Qu’est-ce qu’un jardin zen ?

Le jardin zen comme nous l’avons déjà abordé en introduction est très différent de la conception du jardin que nous avons en occident. Tout repose, ici, sur une combinaison savante de courbe [s] et d’asymétrie. Tous les éléments qui le composent comme les arbres, les rochers, l’eau, les plantes, les fleurs participent à la volonté de représenter symboliquement la nature. Rien à voir avec celle qui consisterait à recréer une copie conforme de tel ou tel paysage, ce qui est recherché ici, c’est son idéalisation dans un espace limité pour favoriser la méditation sur soi-même.

Pas étonnant qu’il puisse exister plusieurs styles de jardins zen, le but étant que chacun puisse trouver celui qui lui correspond et qui favorisera au mieux la méditation.

Les différents styles de jardins zen

Il existe trois types de jardins japonais. Cependant, toutes les déclinaisons et combinaisons sont possibles en fonction de celui ou celle qui le crée.

Le Shizen fūkeishiki ou Tsukiyama, c’est le style qui favorise le plus la représentation en miniature de la grandeur et de la beauté de la nature. L’idée, ici, est de reproduire, dans un espace clos, un temple ou une résidence, l’atmosphère de quiétude et de sérénité offert par la nature. Ce style de jardin zen est le royaume du trompe-l’œil. Ici, le paysagiste doit jouer sur chaque élément qui compose le jardin pour donner l’illusion de grandeur. L’eau, par exemple, sert à représenter les lacs ou les rivières, les rochers sont les montagnes, les plantes, les arbres. L’utilisation de la technique de la perspective doit être parfaite, les éléments au premier plan devant permettre d’accompagner l’œil jusqu’au point de fuite se situant au troisième plan de la composition.

Le jardin sec ou Karesansui se rencontre souvent dans les temples bouddhistes. Il met en avant la nature représentée par la mer, les montagnes et les îles. Le sable et le gravier sont utilisés pour symboliser la mer et travaillés méticuleusement avec un râteau afin de donner l’illusion de la vague, les 15 pierres sont les montagnes et les îles organisées en 5 groupes. Puisqu’il s’agit d’un jardin sec, l’eau n’est pas présente et les plantes sont très peu nombreuses.

Le jardin de thé ou Chaniwa est le jardin que l’on traverse quand on se rend à une cérémonie du thé. Ici se trouve le Tsukubai, la pierre creuse qui contient de l’eau et permet ainsi aux invités de se laver et de se purifier avant la cérémonie. Une lanterne est le deuxième élément indispensable, c’est elle qui permet d’éclairer et de guider les invités.

Imaginer le plan de son jardin zen en respectant les règles qui en régissent l’harmonie

Les trois catégories que nous avons vues obéissent à des règles très strictes en termes d’agencement des différents éléments composant le jardin.

Ici, comme pour tout autre type de jardin, même occidental, il est important de coucher son projet sur le papier et de prendre le temps de la réflexion avant de se lancer.

Les bonnes questions à se poser doivent permettre, avant tout, de savoir pourquoi vous désirez créer un jardin zen. Il n’y a pas en la matière de mauvaise réponse, que celle-ci soit spirituelle ou purement esthétique. Nous attirons, toutefois votre attention sur le fait que dans le cas ou cette création se ferait dans le cadre d’une recherche spirituelle, il vous faudra peut-être y mettre encore plus de rigueur pour éviter les impairs.

Un exemple : Dans le cadre d’un jardin zen dédié à la cérémonie du thé, la conception du chemin de pierres qui mène l’invité aux différents lieux de la cérémonie répond à des règles complexes. Chaque pierre doit être mise à un endroit précis avec un espacement particulier.

Même si vous pouvez vous permettre de nombreuses libertés il ne faut pas tomber dans la caricature. Ne pas oublier qu’ici c’est la simplicité et la sobriété qui sont recherchées et non l’exubérance.

Il est aussi bon de rappeler que votre futur jardin peut avoir la taille que vous souhaitez, l’important étant qu’il soit à votre image et que vous ayez plaisir à vous y retrouver au sens propre comme au sens figuré et à y inviter vos proches.

Voici quelques règles que nous pensons être utiles à respecter pour mener à bien votre projet.

  • La première consiste à éviter les lignes droites et à privilégier l’asymétrie. Au Japon, on considère que l’harmonie naît du déséquilibre. Il est, vous l’aurez compris important d’oublier certains codes de nos jardins occidentaux. Ici, pas de bordures délimitant les chemins, mais des pierres disposées de manières asymétriques.
  • La deuxième consiste à organiser son jardin sur un rythme impair, les nombres impairs pour les Japonais sont considérés comme de bon augure. Vous l’aurez donc compris, on ne plante pas en nombre pair, on ne dispose pas de pierres ou de rochers en nombre pairs, mais de préférence par 3, 5 ou 7 qui sont des chiffres particulièrement appréciés.
  • La troisième est de choisir des plantes adaptées aux jardins zen. On ne peut pas ici encore faire tout et n’importe quoi. Les végétaux persistants comme le chêne, les pins, l’érable du Japon ou les arbres fruitiers sont idéaux pour le décor du fond. Le bambou, les plantes de bruyère, les arbustes à croissance lente sont à privilégier au second plan, et au premier plan on retrouvera des plantes qui couvriront le sol, comme la mousse.
  • La quatrième, nous l’avons déjà vu, est de privilégier la sobriété et la simplicité. Donc, ne multipliez pas les accessoires comme les lanternes, les ponts, les cascades d’eau. Évitez aussi tout ce qui est trop tape-à-l’œil, une lanterne en bois naturel sera toujours plus adaptée que sa sœur laquée. N’oubliez pas aussi de respecter l’harmonie dans les tailles des éléments décoratifs, rien de trop ostentatoire ou de trop démesuré.
  • La cinquième est de respecter quelque chose qui va à l’encontre des modèles de jardin à l’occidentale. Dans un jardin zen le trop est braiment l’ennemi du beau et de l’harmonieux. Les Japonais aiment mettre en valeur individuellement certaines plantes, certains rochers. Pour le faire, ils leur donnent tout l’espace nécessaire. Donc, évitez de recréer une impression de bosquet à la française !
  • La sixième règle à respecter, nous l’avons un peu abordé plus haut est de choisir des décors ou des meubles en matière naturelle. Oubliez les meubles de jardin en plastique, privilégiez le bois brut. Idem pour les rochers en résine qui sont à bannir. Il est bon de se rappeler que dans la philosophie japonaise tout est voué à disparaître, choisir des éléments naturels non traités et vous participerez ainsi pleinement à l’accomplissement de l’œuvre de la nature sur toute chose, la finitude.
  • La dernière règle est un simple rappel à des points que nous avons déjà abordés plus haut, évitez les clichés et concentrez-vous sur la mise en valeur de l’élément central qui vous a amené à décider de la création de votre jardin zen. C’est cet élément que vous devez retrouver dans un rocher, l’eau, un symbole bouddhiste par exemple et qui doit être mis au centre de votre création. Vous pouvez apporter des variantes, mais évitez de vous éparpiller avec des styles décoratifs qui n’ont rien à voir.

Les trois éléments essentiels qui entrent dans la composition d’un jardin zen

Votre jardin ne sera pas un jardin zen s’il n’intègre pas certains éléments essentiels que nous allons passer en revue.

Le premier de ces éléments est les pierres « Ishi », elles sont récoltées dans la nature pour avoir un aspect usé. Comme nous l’avons vu, elles peuvent symboliser une montagne ou des rochers. Elles délimitent les espaces, accompagnent un cours d’eau. Elles sont enfin toujours disposées en nombre impair.

L’eau est, elle aussi, incontournable qu’elle soit présente réellement ou symboliquement comme dans les jardins secs. Dans la philosophie shintoïste ou bouddhiste, elle purifie régénère et donne la vie. Dans un jardin zen, elle symbolisera un lac, la mer ou une rivière, les fontaines et les cascades sont elles aussi les bienvenues, car « l’eau courante ne se corrompt jamais », comme le précise le dicton. Vous l’aurez compris, elle doit être en mouvement pour harmoniser les énergies. De plus, le bruit de l’eau invite à l’apaisement et à la méditation. Pour les moines taoïstes, l’esprit est comme l’eau, il peut contourner tous les obstacles et peut descendre au plus profond de soi, de la terre ou de l’être, pour y trouver l’essence même de la création. Bref, le pourquoi de l’existence.

Choix des végétaux

Les Japonais apportent un soin très méticuleux au choix des végétaux qui composent leurs jardins zen. Le niwaki, l’arbre de jardin, est l’art de choisir et de tailler certains arbres pour qu’ils s’intègrent parfaitement dans la composition de l’espace. Les plantes à privilégier sont le camélia, l’azalée, le rhododendron ou le magnolia, etc. La mousse est utilisée pour apporter au décor des variations de teintes. Le bambou, lui aussi, fait partie intégrante du jardin zen, on choisira plutôt un bambou nain pour agrémenter les petits espaces en prenant soin d’isoler ses racines pour éviter leur prolifération sauvage. Impossible d’aborder la partie végétation du jardin japonais sans parler des bonsaïs que beaucoup intègrent dans les jardins.

Les éléments décoratifs comme les lanternes « Tōrō » sont indispensables pour éclairer subtilement le jardin. Elles sont sculptées dans la pierre ou le granit ce qui permet de les fondre dans le décor. La statue d’un bouddha ou de toute autre divinité japonaise saura aussi trouver sa place et appeler à la méditation. Comme vu plus haut, le tout est de respecter la simplicité et savoir donner du sens que ce soit au jardin ou à vous même.

Conclusion

Il est bon de rappeler aussi ici que seuls les pas japonais « tobi-ishi », les pierres, permettent de se promener dans le jardin afin d’organiser les déplacements et ainsi d’éviter tout piétinement de la mousse ou des plantes.

Entamer la création d’un jardin zen est un véritable voyage culturel et philosophique. Certes, sa conception requiert des compétences dans l’art de jardiner et d’organiser un paysage, mais aussi nécessite de réfléchir au but recherché. En effet, difficile de mettre autant d’énergie que celle qui sera nécessaire pour mener à bien votre projet sans être nourri par l’objectif de trouver dans cette création une paix intérieure que la vie courante peine de plus en plus à garantir. Si vous avez l’occasion de vous rendre au Japon, vous trouverez au cœur des villes comme Tokyo ou Kyoto des exemples somptueux de jardins zen. En y pénétrant, vous serez saisis par la rupture ressentie, dans un premier temps physiquement, entre le monde extérieur et la paix intérieure apportée par le jardin. Construire chez soi, pour soi, un jardin zen, c’est retrouver l’harmonie, la paix intérieure grâce à la contemplation. Vous comprendrez donc mieux l’importance de la rigueur que vous devrez mettre à l’élaboration et la réalisation de votre projet. Pour les Occidentaux, le jardin est considéré comme une pièce extérieure à vivre, un endroit dédié à la convivialité favorisant les liens sociaux, le jardin zen est lui aussi un lieu de convivialité, mais avec la nature et avec soi-même.